– L’évêque va bientôt revenir, dit un homme âgé, il a
promis de venir nous voir cette semaine et…
– Il doit être plutôt découragé, Monseigneur l’Évêque
de Cavaillon, dit en plaisantant Jean Meynard, le fils du
bailli (7). Il est venu la semaine dernière, vous le savez, avec
un de ses conseillers, pour nous montrer les erreurs des Vaudois et
nous ramener au giron de l’Église, mais il n’a pas pu réfuter
un seul article de notre Confession de Foi vaudoise.
– Et comment le pourrait-il, Jean? demande maître Jacques,
le maître d’école. Cette Confession de Foi est convaincante pour toute âme droite. Le Roi lui-même, notre
Sire François Ier, a été fort touché lorsqu’il en a écouté la
lecture. Chaque point de doctrine n’est-il pas appuyé sur la
Parole de Dieu?
- Pourquoi donc, alors, demande André Pellenc, sommes-
nous tous condamnés au feu et à l’extermination(8)?
– C’est justement, dit le maître d’école, parce qu’on ne
peut pas nous convaincre, qu’on essaye de nous anéantir.
La Parole de Dieu remporte parmi nous trop de victoires
pour que nos ennemis n’en soient pas exaspérés. Ne dit-on
pas que le Conseiller de l’Évêque, venu avec lui la semaine
passée, pour nous démontrer nos erreurs, a été convaincu
en étudiant notre confession de foi?
– C’est exact, dit Jean Meynard, un parent à nous,
domestique chez l’Évêque, a entendu la scène terrible que
son maître a fait au pauvre conseiller.
– On appelle Mérindol « la petite Genève » et cela n’est
pas pour calmer nos ennemis.
– Ils sont exaspérés, dit Pomerin, le libraire, mais nous
avons des protecteurs. Le Roi ne permettra pas qu’on
extermine tout un village sans l’avoir entendu. Il y a encore
une justice au Royaume de France!
- Oui, le Roi nous protège, mais il est hésitant. Nos
ennemis nous calomnient auprès de lui et un jour, peut-être, obtiendront-ils de lui l’ordre d’exécuter le terrible
arrêt qui nous voue à l’extermination.
- Il a écrit en notre faveur des lettres de grâce, dit Henriet.
- Oui, mais à condition que nous abjurions… plutôt
mourir!
- Prions Dieu de nous garder fidèles, dit maître Jacques.
– L’évêque, l’évêque arrive, j’ai vu son carrosse sur la
route de Cavaillon!
Les gamins, qui jouaient sur la place, en attendant
l’heure de l’école(9), entourèrent leur camarade.
- Est-il loin?
- Tu es bien sûr que c’est lui?
- Allons à sa rencontre…
- Ah! non, par exemple! intervient un grand avec énergie,
nous aurions l’air de lui rendre hommage… Attendons-
le là, sans avoir l’air de rien.
Gauthier, qui est allé faire le guet à l’entrée du chemin,
revient en courant.
- Il arrive, il est descendu de carrosse et monte le
sentier; un monsieur, avec une longue robe ornée de fourrure,
l’accompagne.
Quelques instants après, en effet, l’évêque, essoufflé
par la montée, et son compagnon, un docteur en Sorbonne,
arrivent sur la place. Le prélat, tirant sa bourse,
s’approcha du groupe des enfants et leur remet à chacun
une pièce de monnaie. Certains hésitent, étonnés, d’autres
remercient spontanément, enchantés de l’aubaine.
- Apprenez, enfants, les prières catholiques, le Pater(10)
et le Credo(11).
- Mais nous les savons, Monseigneur, dit Gauthier.
- Vraiment? dit l’évêque étonné. Mais vous ne les savez
sans doute pas en latin.
- Au contraire, Monseigneur, dit Jehan, le premier de la
classe, en se redressant. Maître Jacques nous les a apprises
en latin.
- Mais, dit Gauthier modestement, nous ne pourrions
les expliquer qu’en français.
- Vous n’avez pas besoin, enfants, d’être si savants.
- Mais à quoi servirait de proférer des paroles latines si
l’on en ignore le sens et de répéter comme un perroquet le
Pater et le Credo? Une voix d’homme, grave et forte, a
prononcé ces mots. L’évêque, irrité se retourne, et reconnaît
André Meynard, le bailli du village, celui-là même qui
a osé rédiger et signer la magnifique confession de foi des
Vaudois de Mérindol.
L’évêque, visiblement contrarié par sa présence, lui
répond un peu rudement :
- Et sais-tu toi-même le sens de ces prières?
- Je me croirais bien malheureux de l’ignorer, Monseigneur.
Et le bailli se met à réciter, à traduire et à
commenter : « Notre père, qui es aux cieux… »
- Je ne croyais pas, morbleu! qu’il y ait tant de docteurs
à Mérindol!
- Le moindre d’entre nous vous en dirait autant que
moi. Tenez, Monseigneur, interrogez ces enfants, vous
verrez.
L’évêque, embarrassé, ne répond pas.
- Si vous le permettez, insiste André Meynard, l’un
d’entre eux interrogera les autres. Viens ici, Jehan, place-toi
devant tes camarades et interroge-les chacun à son tour.
Jehan, enchanté de jouer le rôle de maître d’école, prit
un petit air autoritaire :
- Paulon, qu’est-ce que la foi?
- Selon l’apôtre, dans Hébreux 11, « c’est une substance des
choses qu’on doit espérer et une preuve de celles qu’on ne voit pas. »
- Et toi, Marquet, combien y a-t-il de sortes de foi?
- Deux. Savoir, la vivante et la morte.
- Qu’est-ce que la foi vivante?
- C’est celle qui opère par l’amour.
- Et toi, Louis et, qu’est-ce que la foi morte?
- Selon saint Jacques, la foi qui est sans œuvres est
morte. La foi est nulle sans les œuvres. La foi
morte c’est croire qu’il y a un Dieu et au lieu de croire en Dieu.
Peu à peu, la place s’est remplie de monde et tous les
assistants écoutent, émerveillés, les enfants réciter le catéchisme
des anciens Vaudois(12).
- Dis-moi, François par quel moyen l’homme peut-il
arriver au salut?
- Par la foi. Saint Pierre disait : « voici, je mettrai en
Sion la maîtresse pierre du coin, choisie et précieuse, celui
qui croira en elle ne sera pas confus. » Et le Seigneur Jésus dit :
« celui qui croit en moi a vie éternelle. »
- C’est bien, dit l’évêque se ressaisissant soudain.
- Il faut vraiment que je confesse ici, dit le compagnon
de l’évêque, que j’ai été souvent en Sorbonne, à Paris, écouter
des théologiens, mais que je n’ai jamais appris tant de
bien qu’en écoutant ces enfants.
- N’avez-vous pas lu, dit Guillaume Armand, ce qui est
écrit dans saint Matthieu? « Père, Seigneur du ciel et de la
terre, je te rends grâce que tu as caché ces choses aux sages
et aux intelligents et les a révélées aux enfants. »